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Extrait du livre 7 Notes de Blues

Extrait du livre

7 Notes de Blues

 Jazzman blues

Le péristyle de l’opéra, transformé en café branché pour l’été, est plutôt désert.

Janis est là, qui promène son regard de menthe glacée sur les petites tables alignées. Un groupe de jazz passe dans une heure, ce sera plein à craquer…

Janis me voit. C’est le dégel dans ses yeux. Elle me balance son sourire triste qui me serre encore la rate. On se caresse la main.

C’est comme ça : pour se dire bonjour, on se caresse la main ou le bras. On s’est caressé bien plus que ça, avant … et puis elle s’est maquée avec ce marchand de bière plein aux as …

Mais on se souvient de tout et c’est pour ça qu’elle me tord la rate avec son sourire.

— Salut, Eddie, ça fait un moment ! Tu tombes bien, devines qui joue ce soir ? Dexter !…

On se regarde et ce que l’un lit dans les yeux de l’autre, c’est comme un bateau qui dérive…

Putain, c’était un sacré bon temps : Janis et sa voix de gamine qu’elle pouvait balancer sur trois octaves, Dexter, un vrai bon qui faisait pleurer son sax comme Lester Young à sa belle époque, et puis moi au piano, je me défendais pas mal avec tous mes doigts.

 Freak-street

 (Fantômes de Katmandu)

On ne savait rien de tout ça…

Ils avaient l’âge de vieux frères ou de jeunes oncles lointains. C’était il y a plus de cinquante ans, l’époque de la beat génération, des gars qui sniffaient la poésie de Ginsberg et Kerouac, eux-mêmes nourris de Yeats, Rimbaud et bien d’autres, des gars qui sont partis sur la route avec pour obsession ailleurs et autrement, la route quoi qu’il en coûte. Bouger, bouger sans cesse pour ne pas re-prendre racine. Au son du jazz beat et du blues viscéral, ils découvraient en vrac la liberté libertaire, le voyage volé, les trains fraudés, le bouddhisme et les drogues, la rupture, la provoc, le refus du troupeau. Cheveux longs, treillis, harmonica et guimbarde, ils ont traîné sur toutes les routes d’Amérique et d’Europe leurs bottes éculées, leur révolte et leur blues épuisé. Quelques-uns jusqu’aux illusions des Indes, dilués dans le Gange ou dévorés par les villes mégalos. Les derniers, les ultimes sont arrivés ici, sur cette terre des Dieux, Eldorado en cul de sac, dernière étape dans cette rue borgne de Katmandu, freak street, qui les attendait depuis des siècles, freak street et ses hôtels minables, freak street avec au bout le marché de Basantapur, la marijuana à trois roupies le sac, l’herbe douce qui ouvrait aussi la porte à l’acide et à l’héroïne.

 Jeanne au manteau bleu

Une photo à la main, Jeanne a posé son front contre la vitre froide, analgésique à sa détresse. En bas, la jeune fille lumineuse la regarde. Un regard transparent, une grâce juvénile. Petit chapeau coquet, élégant manteau bleu …

Jeanne sent son corps se détendre ; elle se laisse aller, ferme les yeux. Quelque chose la submerge, elle ne sait quoi. Peut-être la paix, le soulagement après tout ce tumulte, et surtout la fin de la lutte.

Dans un mois, son deuxième enfant va naître. Depuis hier, quand l’idole est tombée, elle ne le sent plus dans son ventre. Peu importe, elle va ouvrir la fenêtre. Elle ouvre la fenêtre. Quelques flocons de neige s’engouffrent et flottent dans la mansarde. Tout est devenu simple, tellement évident. En bas, le manteau bleu tourbillonne, la jeune fille épure quelques pas à la vie, à l’amour. Jeanne regarde la photo. Un pas sur la chaise.

Elle voit ses yeux qui savent si bien sourire. Ses yeux à lui, comme un phare à la fois sombre et lumineux. Elle, le papillon. Un tourbillon l’emporte. Elle avait dix-neuf ans et quelques jours, de la grâce, du talent – oui, déjà du talent …

 Quatre-vingt-dix neuf et plus …

« J’aime pas le sable ; ça fait le beau comme ça, de loin ou en photo, tout lisse, tout doré, mais quand on est posé dessus ce sont que de tous petits grains qui piquent, qui collent, qui rentrent partout, qui veulent toujours se mêler de tout. Ce sont des gens indiscrets, comme des spirales. J’aime pas le sable, c’est un sale type en spirale grise, une ribambelle de trois.

Sur le sable, derrière moi, y’a mon père avec son livre et devant, la mer. On dit la mer, moi je dis son vrai nom : océan atlantique. La mer, c’est ma mère ; elle est là aussi, mais dans la tête de mon père. Et dans la mienne. Dessus, un ciel gris qui nous brasse et nous étouffe.

Moi, j’ai onze ans. Guillaume Gaudet, onze ans… C’est moi. Je sais lire les fiches de mon dossier, quand je peux. La plupart du temps, je suis trop petit pour comprendre ou pour poser des questions et d’autres fois j’ai l’âge de raison, je suis assez grand pour tout comprendre. En fait, je n’ai jamais l’âge qu’il faut. Après onze arriveront douze et treize. Encore 951 jours et ce sera quatorze. C’est l’âge qu’il faut, je crois.

 La Tara verte *

Tara Verte est la divinité protectrice du Tibet. Elle est célébrée pour son infinie compassion et sa puissance à apporter protection et réconfort contre les dangers. Acclimatée à la Mongolie, elle est devenue indissociable du bouddhisme mongol et personnifie la steppe dans sa globalité.

 

 

Le vieux 4 × 4 russe s’arrête bien après le bout de la piste, juste à la pointe du jour, en surplomb d’une vallée déserte. Ulgaan se tourne vers moi, ses yeux m’interrogent une dernière fois. Je hoche la tête et nous descendons de voiture. Il me passe mon sac à dos, mon duvet, pose au sol quatre bouteilles d’eau et me tend un sac en papier contenant des buzz (raviolis à la viande de mouton) et un bout de cet affreux fromage sec et dur comme de la pierre qu’il suçote à longueur de journée. Il me sourit et la fente de ses yeux se ferme encore. Il dit : « Isolé pas possible plus », un silence puis : « trop les gens, pas bon ». Il prend une grande inspiration, tend sesbras en un geste qui englobe le ciel, la vallée et les collines : « la steppe, oui ». En silence, les yeux brûlés par l’immensité, nous communions. L’aigle au ciel plane, la marmotte plonge dans son terrier et je suis là, debout face au vent. Les choses sont en ordre.

 La Louve Noire

Clinc !

Le bruit de la tasse fracassée sur le carrelage la sort de sa torpeur. Elle, une autre, regarde les morceaux de porcelaine et les éclaboussures noires au sol. Elle sourit en pensant à Marie qui lisait dans le marc de café et lui prédisait une vie merveilleuse. Sourire triste.

Elle se reprend et dit à mi-voix : « Tu es nulle, ma pauvre fille … » C’est vrai que de plus en plus souvent les objets lui échappent des mains comme s’ils la fuyaient. Inattention, rêverie, lassitude de la vie… Il n’y a pas que les objets d’ailleurs qui glissent d’entre ses doigts. C’est un peu tout, le temps, les idées, la vie qui fout le camp sans même qu’elle n’y prenne garde.

Allez, il faut se secouer. Elle ramasse les débris. Aïe ! Une petite pointe blanche, minuscule, qui se fiche dans le pouce. Un peu de sang. Le sang aussi, ça fout le camp. Le contraire plutôt, plus de sang. Un soulagement, mais en échange, des mutations, une cassure entre elle et son corps, une chimie intérieure qui la trahit trop souvent. Elle a largement dépassé ce cap de la cinquantaine dont les magazines « bobos » parlent tant. Conneries…

 SRC

Sécurité, rapidité, confidentialité – SRC. C’est écrit sur mes plaquettes de pub. Je transporte des colis urgents, des courriers confidentiels, des personnes quelquefois. C’est mon métier. Pas vraiment transporteur, ni taxi, ni même coursier. Convoyeur, peut-être. SRC.

Remettre ce paquet à Monsieur X en mains propres, code, mot de passe. Toujours s’assurer que X soit bien X. Je ne pose jamais de questions. Parfois ce sont des personnes. Pressées. Je dois être à tel endroit à telle heure. Pas de questions. Pas de dialogue non plus – on ne parle pas à un chauffeur. Rarement. Ils sont sûrs d’arriver à temps, en toute discrétion, incognito. Ils paient. Pas de questions.

Et ce matin, c’est un petit garçon que je transporte. On m’a contacté hier soir. Là, quelques questions, le minimum. Un enfant – à Paris – oui, demain – mais c’est un enfant différent – une forme d’autisme – non, pas d’accompagnateur – douze ans – non, pas vraiment pressé – avant dix-huit heures – trente kilomètres au sud de Paris – il est très calme – mais si, vous verrez – attendez, je demande – bon, d’accord pour huit cents, moitié chèque avec facture, moitié liquide – demain avant dix heures – neuf ? oui, ça va.

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Creation date : 10/12/2021 18:27
Category : - Livres - Romans
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